‘’Ma crainte et que l’approche aura beaucoup du mal à s’asseoir, surtout dans les communautés où la femme est considérée comme n’ayant aucun droit ‘’ – Abbé Oswald Musoni

Goma, le 3 octobre 2017 (caritasgoma.org) – Pourquoi violentent-ils leurs femmes ? Quel est le profil de l’homme violent ? Comment tenter de prévenir ? Que peut-on faire pour lutter contre cette violence ? Tant de questions que la société ne cesse de se poser. Pour tenter d’y répondre, Caritas Goma, dans l’Est de la République démocratique du Congo, exécute un projet ‘’Living Peace ‘’ depuis 2016, en partenariat avec l’Organisation Living Peace Institute, dans le territoire de Masisi dans l’Est du pays. Ce projet met en évidence la relation entre l’homme et la femme dans le foyer dans une situation de paix relative et des conflits violents. Living Peace utilise une approche spécifiquement locale pour s’attaquer à la racine des causes des violences basées sur le genre. Le programme aide aussi les individus méfiants et violents à développer des stratégies positives pour reconstruire des relations de paix avec eux même, leurs familles et leurs communautés. Une nouvelle approche que l’abbé Oswald Musoni, Directeur de Caritas Goma, encourage fortement. Dans une interview accordée à la cellule de Communication de Caritas Goma, l’abbé déclare qu’il était temps de s’attaquer à la vraie source des tensions : l’homme. Longtemps mis de côté par différents projets au profit des femmes et enfants victimes des violences, il était temps de tourner le cap vers le présumé auteur des violences. Ci-dessous, l’intégralité de l’interview.

1. Que savez-vous des groupes Living Peace

Abbé Oswald : A mon avis, il serait incomplet de parler des groupes Living Peace, sans commencer par expliquer brièvement Living Peace comme approche. Living Peace est donc une approche qui vient promouvoir l’égalité du genre et la prévention de la violence basée sur le genre. Elle s’implique activement dans la restauration de la paix et  la promotion du genre auprès de couples, dans le foyer et dans la société et permet aux membres des communautés (souvent vivant dans un contexte post conflit) d’être eux-mêmes les acteurs du changement. Cette approche cadre efficacement avec la mission de Living Peace Institute (LPI) qui est celle de ”promouvoir la masculinité positive et l’égalité du genre à travers une assistance psychosociale afin de consolider la paix  dans les  communautés  affectées par la violence ”.

Pour revenir aux groupes, je peux dire que l’approche Living Peace adopte la « thérapie de groupe » pour le traitement des troubles variés d’ordre psychologique et psychiatrique. En effet, l’avantage primordial d’un groupe thérapeutique est qu’il utilise des dynamiques de groupe qui contribuent au rétablissement et à la guérison des personnes qui souffrent de conséquences liées au traumatisme.

Les groupes Living Peace, sont des groupes composés de 15 personnes, hommes ou femmes et partagent pendant 15 séances des facteurs thérapeutiques suivants :

  • Sécurité et respect: les personnes s’écoutent les uns les autres, sont entendues par d’autres personnes et se reconnaissent dans les problèmes des autres. Le groupe les aide à sortir de leur isolement et à s’intégrer dans la société.
  • Soutien et connexion: le groupe fournit un appui social et aide les participants à recouvrer leurs souvenirs et identités. (Qui suis-je ?)
  • Apprentissage et éducation: le groupe est l’endroit où les participants commencent à se connaître et à apprendre de nouvelles attitudes (comment gérer les émotions) mais aussi apprennent à travers les autres (aptitudes sociales, écoute, communication).

2. Veuillez nous décrire votre rôle dans les groupes Living Peace.

A mon niveau, en tant que répondant principal de l’organisation, je ne joue pas un rôle direct dans les groupes Living Peace. Néanmoins, mon rôle principal dans ce projet est de m’assurer de l’efficacité de sa mise en œuvre. Il me revient aussi d’orienter le personnel lié à ce projet (Chef du Projet, superviseurs techniques, facilitateurs) dans la recherche des pistes de solutions qui leur permettent de surmonter les difficultés et défis auxquels ils font face lors de l’exécution du projet dans tous les axes ciblés.

3. A votre avis, quels sont les problèmes auxquels les groupes s’adressent ? Est-ce qu’ils ont du succès ?

Les problèmes résolus par le projet Living Peace sont ceux résultant des blessures de la vie et leurs conséquences à savoir : les blessures physiques,  les blessures affectives, les blessures psychologiques, les blessures socio-économiques.

Sur base des témoignages et des rapports que nous recevons des zones ciblées où cette approche est mise en œuvre ; des succès sont manifestes et un changement comportemental s’observe sur les points de vue individuel, familial, communautaire, sociétal.

4. Quel est l’avenir que vous voyez dans les groupes Living Peace ?

Un avenir radieux. C’est un projet qui résout beaucoup de problèmes et qui répond aux problèmes liés au contexte actuel de notre Province. Un projet qui vient restaurer les valeurs sociales détruites depuis plus des deux décennies déjà.

Mais, ma crainte est qu’il aura beaucoup du mal à s’asseoir, surtout dans les communautés où la femme est considérée comme n’ayant aucun droit. Une communauté où c’est l’homme qui joue le rôle du maitre absolu et qui considère sa femme ou sa compagne comme un être inférieur. Sur ce cas-là, living peace, devra fournir plein d’effort et trouver d’autres mécanismes pour aider les hommes à aller au-delà.

Il serait mieux de soutenir ces hommes dans leurs activités en vue de maintenir les acquis du projet en amorçant des projets à base communautaire.                   

5. A votre avis, est-ce que la participation des hommes de la thérapie psychosociale, post conflit contribue à l’équité entre les sexes, dans les attitudes et les comportements ? Contribue-t-elle à la politique publique, et à l’éducation ?

Nous savons bien que les hommes vivant dans les zones post conflit sont très affectés et vulnérabilisés par les guerres. Raison pour laquelle, pour gérer leurs émotions,  la plupart d’entre eux s’adonnent à l’alcoolisme, ce qui les plonge dans la violence et au découragement total. D’autres hommes incapables de supporter leurs familles, laissent toute la charge à leurs femmes prétendant ne pas risquer leur vie en allant chercher les moyens de survie là où la sécurité n’est pas totalement rétablie.

Raison pour laquelle, le fait d’impliquer les hommes dans le processus de cette méthodologie  thérapeutique les aide à extérioriser leurs peurs et angoisses, frustrations devant un groupe et devient un premier indicateur d’une guérison. Cette stratégie dite de “coping” aide les hommes à maîtriser les conséquences potentielles sur leur bien-être physique et psychique.

Il est donc fort évident que la participation des hommes dans la thérapie psychosociale, post conflit contribue énormément à l’équité entre les sexes, dans les attitudes et les comportements.

Cette thérapie contribue à la politique publique en ce sens qu’elle vise à restaurer la paix sociale, la confiance mutuelle et à promouvoir la réintégration de ceux qui sont affectés par le conflit, en renforçant la confiance entre population civile, militaire et policier. Par ailleurs, elle renforce la capacité des Organisations de la Société Civile Congolaise dans la mise en œuvre de l’approche  et améliore enfin la qualité de services publics et l’accessibilité à ces services par les survivants de la violence.

Elle contribue à l’éducation à travers ses séances informatives et formatives. Une stratégie d’éducation au changement qui vise «l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux toujours changeants que déploie l’individu pour répondre à des demandes internes et/ou externes spécifiques, évaluées comme très fortes et dépassant ses ressources adaptatives ».

6. Quels genres de changement avez-vous remarqué dans la communauté de la part des hommes qui ont participé dans les groupes Living Peace ? (1 exemple).

Comme je l’avais bien dit un peu plus haut, sur base des rapports et de témoignages qui nous arrivent du terrain, les changements  comportementaux remarqués et/ou enregistrés sont nombreux et je peux les résumer en deux catégories:

  • La réduction sensible des violences physiques, sexuelles, économiques et psychologiques.
  • L’amélioration des relations hommes-femmes dans leurs familles, dans la communauté et dans la société.

Des exemples plus éloquents illustrant ce changement sont ressortis dans l’article ” Living Peace ” : mettre fin à la violence dans les foyers, publié sur le site web de Caritas Goma : www.caritasgoma.org

7. A votre avis, quel est l’aspect le plus fructueux de ce programme ? Pourquoi ?

L’aspect le plus fructueux du projet Living Peace est le fait qu’au-delà de toutes les interventions traditionnelles, il a pu cibler ”les hommes chefs des ménages ” comme pivot de l’approche.

En effet, depuis longtemps, il a été constaté que plusieurs projets se sont focalisés sur l’appui des femmes et des enfants, victimes des violences. Les hommes, supposés être auteurs, ont été mis à l’écart.

Living Peace est venu porter de solutions au problème des violences en passant par ”les hommes” qui sont présumés être  auteurs, victimes et témoins des violences.

Une approche innovatrice qui vise d’une façon indirecte mais équitable la valorisation des valeurs sociales qui défendent l’intérêt supérieur des femmes et des enfants.

8. Pouvez-vous nous parler de vos appréciations par rapport à l’approche Living Peace ?

Mon appréciation par rapport à l’approche Living Peace est qu’elle a été bien conçue parce qu’elle est venue cerner les problématiques que nous retrouvons dans toutes les couches sociales.

Une approche qui parle et qui s’impose à travers sa vision et sa mission, respectivement celle de bâtir  « une société où les hommes et les femmes  vivent en paix dans le foyer et une communauté dans laquelle les enfants grandissent ”dans un environnement  sain et  de  promouvoir la masculinité positive  et l’égalité du genre à travers une assistance psychosociale  afin de consolider la paix  dans les  communautés  affectées par la violence”.

9. Quelles sont vos recommandations ou messages que vous trouvez important à communiquer aux responsables du programme Living Peace, pour que le programme soit beaucoup plus efficace ?

Considérant ses impacts positifs déjà enregistrés dans les axes d’intervention et vu le contexte des guerres récurrentes et des conflits communautaires que connaissent notre Province, mes trois grandes recommandations sont les suivantes:

Que des efforts soient conjugués, les plaidoyers menés et les fonds mobilisés pour que le Programme Living Peace soit un programme connu de tous les acteurs humanitaires afin qu’il soit exécuté dans tous les territoires.

Que ce programme, dont les objectifs sont bénéfiques pour toutes les couches de la société soit intégré d’une façon transversale dans tous les projets que les humanitaires élaborent.

Que Living Peace Institute, développe des sessions de formation, des ateliers ou même des cours afin qu’il puisse former et renforcer les capacités des acteurs humanitaires dans cette approche peu connue de plusieurs et pourtant très indispensables dans toutes les actions que nous menons sur terrain visant la promotion  intégrale de la personne humaine.

Propos recueillis par Lydie Waridi Kone

 

 

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